/ Le piège des crédits en franc suisse

Depuis cinq ans, leur capital à rembourser n’a cessé d’augmenter du fait de la progression du franc suisse face à l’euro sur le marché des changes. Et, depuis jeudi, la devise helvétique a connu une nouvelle envolée après l’annonce par la Banque nationale suisse (BNS) d’abandonner le taux plancher de conversion du franc suisse établi à 1,20 franc pour 1 euro. Après cette décision de la BNS, la monnaie européenne a dévissé jusqu’à 0,99 euro pour 1 franc suisse vendredi soir. En quarante-huit heures, le capital à rembourser pour les clients Helvet Immo s’est accru de 20%. «C’est très angoissant» ; «On a une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes» ; «Plus on rembourse, plus le capital à rembourser augmente», confient pêle-mêle les personnes concernées. Tel cet emprunteur du Vaucluse qui avait contracté un prêt de 117 900 euros en avril 2008, quand la devise européenne valait 1,61 franc suisse. En raison de l’érosion de l’euro, le capital dû en décembre 2014 était de 148 200 euros, soit 30 300 euros de plus, alors qu’il rembourse son prêt depuis plus de six ans.

«trompeuses». «C’est un cauchemar, ça ne s’arrêtera jamais, c’est juste horrible, dramatique», disent Léonard et Laurence Pizzato, qui vivent à Obernai (Bas-Rhin). Et la situation des emprunteurs s’est encore noircie avec la nouvelle hausse de la devise helvétique la semaine dernière. Ainsi, l’emprunteur du Vaucluse, qui devait 148 200 euros en décembre, a vu s’envoler son capital à rembourser à 179 973 euros vendredi soir…

Pris au piège de leur emprunt Helvet Immo, 503 clients de BNP Paribas Personal Finance se sont constitués partie civile dans le cadre d’une instruction judiciaire ouverte en avril 2013. Les premières plaintes pour«pratiques commerciales trompeuses» datent de novembre 2011, quand des emprunteurs ont commencé à constater dans leurs relevés de situation de crédit que le capital restant dû augmentait au lieu de diminuer au fur et à mesure des remboursements mensuels qu’ils effectuaient. Le dossier est instruit au pôle financier du tribunal de grande instance (TGI) de Paris par la juge Claire Thépaut. «Mes clients ont été auditionnés par les services d’enquête et, pour la première fois, ils ont pu faire valoir leur situation et la manière dont on leur a présenté ces prêts comme étant « les meilleurs du marché » au moment de leur commercialisation», a indiqué à Libérationleur avocat, Charles Constantin-Vallet. Au vu de la nouvelle envolée du franc suisse et des conséquences terribles sur les prêts Helvet Immo, le nombre de plaignants pourrait augmenter, la procédure ouverte permettant à toute personne concernée par ce dossier de se constituer partie civile. Selon nos informations, outre les clients, de nombreux courtiers qui ont distribué ces prêts ont également été auditionnés.

Les prêts Helvet Immo ont été commercialisés auprès de particuliers qui ont acheté des logements à vocation locative, en bénéficiant des dispositifs de défiscalisation Robien ou Scellier (1). Dans le cadre de ces investissements, certains se sont vu proposer un package dans lequel figurait l’appartement acheté, ainsi que le prêt Helvet Immo pour le financer. «On voulait faire un prêt de grand-père, avec zéro risque. C’est comme ça que nous a été présenté le prêt Helvet Immo, racontent les Pizzato. On a cru signer pour un prêt, mais on a en fait signé pour de la spéculation. Plus on rembourse et plus on doit de l’argent.»

«Probabilité». Face à ces angoisses, BNP Paribas Personal Finance relativise la gravité immédiate de la situation des emprunteurs. «Il est important de souligner que cette fluctuation [du franc suisse, ndlr] n’a pas d’impact à court terme sur la trésorerie des clients emprunteurs», indique la banque àLibération. Sous-entendu : une baisse du franc suisse face à l’euro, ferait à l’inverse, baisser le montant du capital dû par les souscripteurs d’Helvet Immo. Problème : depuis 2008, la monnaie helvétique n’a cessé de progresser face à la devise européenne. «Ces prêts n’auraient jamais dû être commercialisés car, dès 2007, la BNP disposait de données monétaires publiées par la BNS et des études de l’OCDE [Organisation de coopération et de développement économiques] soulignant la probabilité d’une hausse du franc suisse face à l’euro», pointe Me Constantin-Vallet.

(1) Les personnes achetant un appartement pour le louer bénéficient grâce à ces dispositifs d’une réduction d’impôt.

«On a cru à un prêt à taux fixe»

STÉPHANE SUDRET. À DOURDAN :

«Sûr, fiable, à taux fixe… C’est comme ça que le gestionnaire de patrimoine m’a présenté le prêt Helvet Immo. Il m’a montré un graphique censé prouver que le franc suisse était stable depuis des siècles. Pour ma femme et moi, qui cherchions simplement un prêt à taux fixe pour acheter un F2 dans une résidence de tourisme à Lourdes, l’affaire semblait carrée. Les premières années, tout se passait comme prévu, pas de surprise sur le montant des mensualités, donc je n’ai pas fait attention aux relevés que je recevais chaque trimestre.

«Puis, fin 2012, j’ai commencé à m’y intéresser. Moi qui avais emprunté 180 000 euros, je m’aperçois alors qu’il m’en reste 230 000 à payer… Sachant que j’avais déjà remboursé plus de 1 000 euros par mois pendant trois ans et demi ! Je me suis demandé ce que c’était que cette embrouille. Et ce n’était que le début : depuis la semaine dernière, je dois presque 300 000 euros ! Je suis responsable logistique et ma femme est fonctionnaire, je ne vois pas avec quel argent on va payer.

«A l’origine, l’histoire du prêt en franc suisse ne m’avait pas interpellé plus que ça. J’avais pensé que c’était un montage financier comme il en existe d’autres, que c’était des affaires de banquiers.

«Jamais je n’aurais pu imaginer qu’une banque comme la BNP puisse faire porter un tel risque entièrement sur les particuliers. Je n’étais même pas conscient de prendre un risque, car il était bien indiqué qu’il s’agissait d’un prêt à taux fixe. Le pire, c’est qu’il n’y a pas de personne identifiée, je n’ai jamais rencontré qui que ce soit de la BNP. En face de nous, c’est une entité tellement énorme qu’on est complètement désemparés.

«Mon espoir, c’est qu’on gagne en justice et qu’on nous remette le prêt au taux de 2008. Je veux croire que justice sera faite, mais je suis persuadé qu’il y a des lobbys qui vont tout faire pour protéger la banque. C’est le monde dans lequel on vit : ici, à Dourdan [banlieue sud de Paris, ndlr], beaucoup de commerces ferment, mais on a six ou sept banques pour 10 000 habitants. En attendant de savoir si on va s’en sortir, on vit un peu dans l’angoisse, au rythme des fluctuations du taux de change.»

«C’était la BNP, on a fait confiance»

CÉDRIC ET MAGALI AUMONT. À BURES-SUR-YVETTE :

«On a emprunté 169 000 euros il y a six ans avec l’offre de crédit Helvet Immo pour acheter un appartement à mettre en location près de Royan et bénéficier de la défiscalisation prévue par la loi Scellier. On a déjà remboursé plus de 60 000 euros. Mais notre dette s’élève aujourd’hui à 238 000 euros. Parce que dans notre emprunt, la somme due fluctue en fonction du taux de change entre le franc suisse et l’euro. Ainsi, notre dette a augmenté petit à petit ces dernières années, puis brutalement jeudi : en une matinée, elle s’est accrue de 40 000 euros quand la banque centrale helvète a supprimé le plafond qui empêchait au franc suisse de tomber sous le seuil de 1,20 franc suisse pour 1 euro. Nous, on avait pourtant signé pour un prêt à taux fixe. Le gestionnaire de patrimoine qui nous l’a vendu nous avait assuré qu’il n’y avait pas à s’inquiéter, que le franc suisse était une monnaie très stable, graphiques et schémas à l’appui.

«Nous, comme on n’y connaît rien – ma femme est biochimiste et je suis sapeur-pompier -, on a juste regardé le taux d’intérêt, la durée du prêt et le montant des mensualités, et on a signé pour un package qui comprenait l’achat du bien, les frais divers et le prêt. On n’avait qu’à faire le chèque. Comme c’était la BNP – un grand groupe -, on a fait confiance. C’est là notre erreur.

«On ne s’est aperçus du piège qu’au bout de deux ans, en voyant sur les relevés trimestriels que notre dette augmentait au lieu de diminuer. On a cru qu’ils s’étaient trompés. Mais non. J’ai vraiment la rage. Tout le monde se sucre sur notre dos. Résultat, on ne peut rien envisager pour l’avenir, parce qu’on ne sait pas combien on devra rembourser au final. A notre âge, 44 ans, on devrait commencer à être un peu tranquilles, mais on repart d’en dessous de zéro. C’est comme devoir nager avec un parpaing au pied. On ne pourra pas payer les études de nos enfants. Et il se trouve en plus qu’on va bientôt perdre notre résidence principale, qui est un logement de fonction. Quelles solutions on a ? Acheter une caravane ? Retourner chez nos parents ? Se pendre au fond du jardin ? C’est la panique, mais on essaie de relativiser malgré tout.»

Article Libération –  Tonino Serafini

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